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La ligne rouge : Les discussions secrètes de Biden et Xi sur l’Ukraine révélées

Par Owen Matthews, le 25 novembre 2022 pour The Spectator.

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Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la Chine a joué un rôle décisif – bien que discret publiquement – dans la prise de décisions stratégiques à Washington et à Moscou. Comme je l’indique pour la première fois dans mon nouveau livre Overreach, c’est une intervention en coulisse, approuvée par Pékin, qui a fait échouer en mars dernier un accord prévoyant la fourniture par les Polonais de jets MiG-29 de fabrication soviétique à l’armée de l’air ukrainienne. Depuis septembre, le ministre chinois des affaires étrangères, Wang Yi, a multiplié les démarches diplomatiques personnelles auprès de l’OTAN et des États-Unis, ce qui a conduit à un moment rare d’entente publique sur la Russie, lorsque Xi Jinping a déclaré que le monde « doit empêcher une crise nucléaire sur le continent eurasien » lors d’une réunion avec Joe Biden au sommet du G20 à Bali.

Tout au long de la guerre, la véritable position de la Chine sur le conflit Russie-Ukraine a été difficile à cerner, notamment parce que Pékin disait aux deux parties ce qu’elles voulaient entendre. En mars, Wang a semblé implicitement reprocher aux États-Unis « d’attiser les tensions » et de « semer la discorde » avec la Russie. Le mois dernier, il déclara à son homologue russe, Sergei Lavrov, que « la Chine aussi soutiendra fermement la partie russe, sous la direction du président Poutine, pour unir et diriger le peuple russe », selon le diffuseur d’État CCTV. Wang a également promis que « la Chine est prête à approfondir les contacts avec la partie russe à tous les niveaux ». Pourtant, en septembre, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, M. Wang avait déclaré au secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, que la Chine « reste ouverte au dialogue et aux échanges avec l’OTAN et est prête à promouvoir conjointement le développement sain et régulier des relations bilatérales … dans un esprit d’honnêteté et de respect mutuel ».

Alors, de quel côté se trouve vraiment Pékin? La réalité est que la Chine a toujours soutenu un seul camp, le sien. Mais l’illusion du soutien chinois est l’une des nombreuses erreurs de calcul qui ont conduit Vladimir Poutine sur le chemin de la guerre. Lors d’un sommet à Pékin le 4 février dernier, Xi et Poutine ont annoncé une « amitié sans limites », sans « zones interdites » de coopération. Les deux dirigeants ont déclaré que le nouveau niveau du partenariat stratégique sino-russe était « supérieur » aux alliances de l’époque de la guerre froide. Pékin était au courant des plans de la Russie pour une opération militaire, selon une source ayant des liens étroits de longue date avec les plus hauts niveaux de la direction politique et militaire de la Chine. Mais les Russes ont présenté l’opération militaire à venir comme une « opération limitée visant à récupérer une province russe perdue [et] à réunifier la Russie dans le cadre des frontières historiques ». Ce discours correspondait à celui de la Chine sur Taïwan, même s’il était clairement indiqué que l’opération russe ne devait pas interférer avec les Jeux olympiques d’hiver de Pékin, qui se sont terminés le 20 février, soit quatre jours avant l’invasion de Poutine.

Plus important encore, une annexe confidentielle à « l’amitié sans limites » contenait une garantie de sécurité mutuelle que la Russie demandait à la Chine depuis des décennies, mais qu’elle n’avait pas pu obtenir jusqu’à présent, a déclaré la source. À l’instar de l’article 5 de l’OTAN – selon lequel une attaque contre un membre est une attaque contre tous – Pékin et Moscou se sont engagés à s’entraider militairement en cas d’invasion étrangère de leur territoire et si des conditions particulières sont remplies concernant la cause d’une telle invasion. Cette clause extrêmement astucieuse et prévoyante, insérée sur l’insistance de la Chine, exclut de fait les territoires récemment annexés en temps de guerre, libérant ainsi Pékin de tout engagement à répondre aux attaques sur les territoires annexés en Ukraine.

L’ampleur de l’opération militaire russe – en particulier le secret bien gardé de l’attaque éclair sur Kiev, dont même Lavrov n’était pas au courant le 21 février – a pris Pékin par surprise. Bien que les Chinois aient officiellement soutenu Poutine sur le plan diplomatique, reprochant à l’OTAN d’avoir provoqué le conflit, ils craignaient fortement (et à juste titre) que Poutine ne soit allé trop loin et ne provoque un front uni à l’Ouest, ce qu’une opération limitée dans le Donbass aurait permis d’éviter. La menace d’escalade nucléaire brandie par Poutine le 27 février a alarmé le monde entier, y compris les Chinois. L’une des principales priorités de Pékin était que la confrontation Russie-OTAN « évite toute escalade nucléaire et contribue à la conclusion d’un cessez-le-feu », selon la source, qui a des contacts personnels réguliers avec les dirigeants de l’Armée populaire de libération (APL). Or, Poutine avait – imprudemment aux yeux des Chinois – joué sa carte la plus dangereuse dès le début du conflit.

Ainsi lorsque, quelques jours plus tard, une nouvelle escalade menaça de se produire sous la forme d’une offre du gouvernement polonais de fournir à l’Ukraine la totalité de sa flotte de chasseurs MiG-29 de l’ère soviétique, les Chinois se sont inquiétés. En réalité, il était peu probable que les MiG polonais fassent une grande différence sur le champ de bataille. Les 26 à 33 MiG-29 polonais avaient été fabriqués au début des années 1980 pour l’armée de l’air est-allemande et avaient été vendus à Varsovie pour la somme symbolique d’un euro chacun en 2003. La Roumanie, qui possédait 20 jets MiG-29 similaires, les avait mis hors service il y a de nombreuses années. Néanmoins, le fait qu’un pays de l’OTAN fournisse des avions de combat de quelque type que ce soit à Kiev représentait une étape symbolique importante, mais pas nécessairement significative sur le plan opérationnel, vers une implication directe de l’OTAN dans le conflit. Dans un premier temps, Washington a été positif. Mais un jour plus tard, le 8 mars, le Pentagone a brusquement changé de position, déclarant que la proposition de la Pologne n’était « pas défendable ».

Avions de combat MIG-29 de l’armée de l’air polonaise (Getty Images)

Qu’est-ce qui a fait changer Washington d’avis ? C’était, en partie, une initiative urgente et confidentielle menée en coulisse par l’Institute for East West Strategic Studies, basé au Royaume-Uni et impliquant d’anciens dirigeants et hauts fonctionnaires européens, et finalement approuvée par les dirigeants chinois. Depuis la déclaration de Poutine du 27 février sur l’état de préparation nucléaire, l’APL [Armée populaire libération, chinoise] s’est également adressée, par des canaux militaires à militaires (par opposition aux canaux diplomatiques ou politiques), à des officiers généraux russes de haut rang avec lesquels elle avait établi des contacts personnels au cours des années d’exercices militaires conjoints et de discussions sur l’approvisionnement militaire. L’objectif de Pékin était de s’assurer que, même en cas de décision politique d’utiliser des armes nucléaires, l’armée russe persisterait de s’en tenir à sa doctrine militaire nucléaire de longue date, qui consiste à ne les utiliser qu’en cas d’attaques sur le sol russe. Grâce à ces contacts non officiels de « deuxième circuit » [« track two »], Washington et l’APL ont convenu – inhabituellement, compte tenu de la détérioration des relations pendant la présidence de Donald Trump – que si les États-Unis mettaient fin à l’accord sur les MiG, les généraux de Pékin feraient de leur mieux pour désamorcer la menace nucléaire de Poutine à un niveau opérationnel. « Cela a fonctionné », déclara la source chinoise. « Les [États-Unis] ont décidé que la livraison d’avions serait un pas de trop ».

Bien que cette initiative en coulisses du début du mois de mars n’ait pas été précédemment rapportée, le fait que les États-Unis aient conservé une attitude fondamentalement prudente quant à la livraison d’armes stratégiques à l’Ukraine tout au long de la guerre confirme effectivement que Washington était profondément conscient des préoccupations de la Chine, qui étaient partagées par bon nombre des plus grandes nations de l’Union européenne. Malgré une escalade spectaculaire des livraisons d’argent et de matériel militaire – y compris l’artillerie standard de l’OTAN de 155 mm capable de tirer des obus guidés et les “HIMARS” [High Mobility Artillery Rocket System : système de roquettes d’artillerie à haute mobilité] – l’OTAN n’a pas fourni d’avions d’attaque, d’hélicoptères, de chars de norme nationale, de systèmes de missiles de champ de bataille à longue portée et de missiles de croisière.

Dans le même temps, le soutien de la Chine à Moscou est resté tout aussi prudent. Pékin a offert un soutien diplomatique et informationnel, mais a exclu toute coopération militaire significative, obligeant les Russes à acheter des drones à l’Iran, à cannibaliser les appareils électroménagers pour obtenir des puces informatiques et à tenter de racheter les hélicoptères, missiles et systèmes de défense antimissile de ses clients militaires parmi les pays en voie de développement. La menace de sanctions américaines sur leurs opérations mondiales a poussé de nombreuses banques chinoises de premier plan, telles que la Banque industrielle et commerciale de Chine [ICBC], la Nouvelle banque de développement [New Development Bank] et la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures [Asian Infrastructure Investment Bank], à retirer leurs crédits et leurs financements à la Russie. Les géants chinois de l’énergie, tels que Sinochem, ont également suspendu tous leurs investissements et coentreprises en Russie. En août, UnionPay – l’équivalent chinois de Visa et Mastercard – a cessé également sa coopération avec les banques russes, invoquant les sanctions. La motivation matérielle ayant poussé les entreprises de Pékin à se retirer de la Russie était claire : avant la guerre, les échanges commerciaux de la Chine avec la Russie s’élevaient à 100 milliards de dollars (avec une hausse prévue de 30 milliards de dollars cette année grâce à l’augmentation des importations de pétrole), mais à plus de 1 500 milliards de dollars avec les États-Unis et l’Union européenne.

Joe Biden et Xi Jinping se serrent la main lors de leur rencontre en marge du sommet du G20 à Bali, le 14 novembre 2022 (Getty Images).

Avec la condamnation conjointe de la menace nucléaire par Biden et Xi à Bali au début du mois, les accords dits de « deuxième circuit » du mois de mars sont devenus une politique publique de « premier circuit ». Selon la source chinoise, grâce à la diplomatie de la navette [shuttle diplomacy] de Wang, l’OTAN et la Chine se sont effectivement alignées sur la volonté de ne pas aggraver le conflit Ukraine-Russie. Au cours d’une série de réunions avec les dirigeants de l’OTAN depuis début septembre, Wang s’est engagé à utiliser l’influence considérable de la Chine à Moscou pour dissuader Poutine d’utiliser des armes nucléaires, tandis qu’en retour, l’OTAN a affirmé qu’elle ne fournirait pas d’armes stratégiques à l’Ukraine.

Lors du sommet de Bali, Xi (soutenu par le Premier ministre indien Narendra Modi) a appelé publiquement à un « retour à la diplomatie en insistant sur l’urgence de trouver une solution pacifique ». Cette position n’a pas encore été adoptée officiellement par l’OTAN, qui insiste sur le fait que les Ukrainiens décideront du moment où ils viendront à la table des négociations. Mais de nombreuses voix de haut rang au sein de l’OTAN – par exemple le chef d’État-Major des armées des États-Unis, Mark Milley, et le Français Emmanuel Macron – suggérèrent aussi que Kiev se prépare à des pourparlers de paix. Et les garanties de sécurité de la Chine concernant les frontières de la Russie (avant invasion), données en février dernier, pourraient jouer un rôle important dans la mise en place d’une voie de sortie permettant au Kremlin de sauver la face, en opposition aux garanties de sécurité que l’OTAN pourrait offrir à l’Ukraine.

Le prix à payer par la Chine pour son action pacificatrice ? Pékin espère améliorer les relations avec l’OTAN et l’Europe et mettre un terme à une guerre sanglante et futile que son allié Poutine a déclenchée de manière si imprudente. En Ukraine, la Chine, selon les termes de la source, « se positionne finalement comme notre dernier espoir de paix dans ce monde ». Les Ukrainiens, à qui il sera probablement demandé de sacrifier des terres pour la paix, pourraient ne pas être d’accord.

Owen Matthews


Owen Matthews écrit sur la Russie pour The Spectator. Son dernier livre Overreach, une histoire des origines de la guerre russo-ukrainienne, sera publié par HarperCollins en novembre.

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