Fiche de lecture : La guerre des métaux rares

Livre écrit par Guillaume Pitron, éditions Les Liens qui Libèrent (2018)

1. Présentation de l’ouvrage

L’œuvre étudiée, préfacée par l’ancien ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine, se présente sous la forme d’un essai géopolitique. Il est le fruit d’une enquête se déroulant sur une période de six ans effectuée dans une douzaine de pays, menée par Guillaume Pitron, journaliste au Monde Diplomatique et réalisateur, spécialisé dans les matières premières. Son thème de prédilection étant de situer ces matières premières face aux enjeux économiques, politiques et environnementaux liés à leur exploitation. Son travail a été récompensé par de multiples prix (dont celui du Livre d’Économie en 2018), confirmant la pertinence et le sérieux de son travail d’investigation.

L’ouvrage part de l’hypothèse suivante : l’exploitation des métaux et des terres rares permettrait de substituer des énergies plus durables et moins nocives pour l’environnement à celles fournies par les ressources fossiles (pétrole et charbon). Ces minerais rocheux seraient indispensables à la transition énergétique et numérique vers une nouvelle révolution industrielle verte (énergie solaire, éolienne, batteries électriques, digitalisation du monde…).

Une véritable transformation géopolitique et stratégique s’opère ainsi sous nos yeux. Seulement, la production et la transformation de ces merveilles géologiques apparaissent comme un désastre écologique. Pour ternir le tableau, un seul pays dispose d’un monopole écrasant sur ces terres rares : la Chine. L’empire du Milieu utilise cette formidable puissance comme un moyen de pression politique. Ce bouleversement géopolitique entraîne un véritable changement de paradigme des relations internationales.

Nous nous efforcerons de présenter les différents constats de l’auteur au cours de son périple, les thèses soutenues ainsi que les différentes solutions qu’il soumet à l’issue de son enquête.

2. Thèses du livre

Notre histoire moderne a connu deux révolutions industrielles et transitions énergétiques. Celle de l’invention de la machine à vapeur au XIXème siècle, suivie au XXème siècle de celle de la découverte et de l’exploitation du pétrole. Depuis le début du XXIème siècle, une troisième se présente à nous, plus verte et plus durable1, matérialisée par l’extraction et l’exploitation de métaux dits « rares ». Ceux-ci se caractérisent (donc !) par leur rareté (certains métaux étant 15000 à 25 000 fois moins abondants que les métaux classiques), leur coût très conséquent, leur faible production, ainsi que leurs ahurissantes propriétés.

Les métaux rares se retrouvent aussi dans la majeure partie de nos appareils numériques, véritable convergence des énergies vertes et des technologies digitales. Compte tenu de la place grandissante de ces minerais dans notre société actuelle et future, la consommation et la demande de ceux-ci explosent. Selon l’auteur, nous sommes face à un marché stratégique opaque (pas de cours officiel, peu de données accessibles) et très vulnérable aux diverses spéculations.

Vient le constat sur les conséquences environnementales de la production et surtout de l’extraction de ces métaux, comme l’utilisation d’énormes quantités d’eau, d’acides sulfuriques nitriques, sans oublier le fait qu’il n’existe aucun traitement des rejets, ce qui entraîne une importante pollution des terres en métaux lourds. Ainsi, en Chine, 10% des terres arables sont contaminées et 80% des eaux des puits souterrains sont impropres à la consommation. D’autres pays producteurs connaissent aussi la « malédiction » de cette extraction, tels que la République Démocratique du Congo (productrice de 50% du cobalt mondial, minerai utilisé dans la fabrication des batteries lithium-ion) ou le Kazakhstan, avec la pollution de la Syr Daria due à l’extraction du chrome, ainsi que la plupart des pays d’Amérique latine (pour le lithium principalement, contribuant à accentuer la mauvaise image du secteur minier).

Guillaume Pitron nous décrit le processus de fabrication des technologies dites vertes et le constat est édifiant : par exemple, la production d’un seul panneau solaire génère plus de 70 kg de CO2 et la fabrication d’un véhicule électrique consomme trois à quatre fois plus d’énergie que celle d’un véhicule conventionnel2. L’auteur nous met en garde : par nos nouveaux besoins, nous créons de nouvelles crises écologiques futures.

Et que dire du recyclage des métaux rares peu répandu et plus coûteux que leur valeur initiale… Nous découvrons que le Japon se positionne en tant que chef de file des États à la pointe du recyclage électronique mais au prix de techniques complexes et onéreuses à mettre en place quant à la dissociation des métaux rares dans les alliages.

Le monopole détenu par la Chine sur ces métaux et terres rares résulte de la volonté de l’Occident de déplacer la production et la pollution associées3. Du fait de sa toute puissance, ce pays dispose d’outils de manipulation du marché et tient par la même occasion les rênes de cette nouvelle économie, fortement dépendante de cette matière première. La Chine a également pratiqué un dumping social lui permettant d’être beaucoup plus compétitive que les États-Unis. L’Occident et la Chine se sont partagé les tâches de la future transition énergétique et numérique : la Chine pollue son environnement par l’extraction de ces métaux tandis que les Occidentaux achètent cette production tout en affichant leurs vertueuses intentions écologiques pour un futur prétendument plus propre (autrement dit selon l’auteur, la plus formidable campagne de greenwashing de l’Histoire).

Nos besoins vont s’amplifier dans les prochaines décennies. Ce qui risque d’engendrer une pénurie de métaux rares d’ici à 50 ans. De surcroît, nous faisons face à l’émergence de nouveaux nationalismes miniers. Guillaume Pitron nous emmène ensuite vers d’autres sphères plus inquiétantes comme la vente hautement stratégique de l’entreprise américaine Magnequench aux Chinois durant le mandat de Bill Clinton. L’acquisition de ce fleuron industriel qui détenait des informations confidentielles sur les technologies de missiles balistiques américaines a permis à la Chine de rattraper son retard dans le domaine militaire. De quoi raviver les intentions belliqueuses de l’Empire du milieu.

Les métaux rares se positionnent comme des métaux de crises. L’organisation ou l’État qui contrôle les minerais, contrôle l’industrie. L’auteur achève son enquête en proposant des pistes de réflexion : restreindre notre consommation de produits électroniques sans prôner la décroissance et faire de la France une nouvelle puissance minière en exploitant nos propres gisements4.

3. Critique du livre

L’idée de la transition énergétique et numérique part d’un postulat optimiste, mais rarement on ne traite de l’envers du décor. Dans cette enquête, nous lui découvrons une face sombre, bien plus dangereuse dans sa réalisation que l’ère du pétrole. En outre, l’ouvrage a le mérite de dénoncer, après celui de la guerre froide, un nouveau mode de conflit idéologique entre deux blocs, la Chine et l’Occident, l’enjeu principal se situant au niveau du contrôle des métaux et des terres rares. Le peu d’ouvrages sur ce thème ainsi que l’expertise requise pour le traiter nous amène à penser que nous sommes véritablement en face d’un livre de référence. Nous avons ici affaire à un livre d’économie des métaux rares qui ne se contente pas de décrire ces minerais peu connus du public. Il permet de remettre à sa place la perspective de cette transition qui nous est vendue depuis quelque temps comme la seule voie à emprunter.

Il s’agit d’un réel cri d’alarme pour nos sociétés occidentales. L’une des solutions prônées par Guillaume Pitron, consistant en la mise en place d’une nouvelle industrie minière française, peut soulever des sentiments de colère et d’incompréhension. Il semble également difficile d’accepter le concept de mine « propre et contrôlée » prôné par l’auteur.

La société de dématérialisation promise se retrouve enfermée dans une dépendance exclusive à ces matières premières que sont les métaux rares, nous rendant de la sorte tributaires du bon vouloir d’un seul pays qui, par sa diplomatie et sa politique agressive, s’est rendue maître de toute la chaîne de valeur.

Passionnante enquête journalistique, riche de la présence d’une multitude de données, de références, et d’avis de spécialistes. Cet ouvrage est complété par des annexes fort à propos (cartes et graphiques, usages, répartition, valeur, pollutions et risques à venir des métaux rares). Sans oublier une bibliographie et une liste de liens bienvenus compte tenu de la complexité du sujet. Nous relevons toutefois l’absence de prise en compte de tous les facteurs systémiques inhérents aux relations internationales, comme la guerre commerciale en cours entre la Chine et les États-Unis. Guillaume Pitron démontre qu’il existe des solutions pour un futur moins dépendant des énergies fossiles mais toujours pas de solution miracle. L’auteur essaie de nous guider vers la voie de la consommation responsable. Toutefois, ces derniers mois, des voix s’élèvent pour remettre en cause la rareté de ces métaux5 avec, par exemple cette année, l’effondrement du cours du Lithium lié à la découverte de nouveaux gisements. Nous pouvons aussi remarquer que l’auteur n’aborde pas ou peu le sujet de l’énergie nucléaire. Serait-il un partisan non avoué de cette filière si répandue en France ? Nous aurions souhaité disposer de plus d’éléments de comparaison quant au choix futur de notre mix énergétique dans cette transition.

Au lendemain de la clôture de la COP 25 qui s’est tenue à Madrid, aucune avancée significative n’est venue infirmer ou confirmer la pertinence du choix de la voie des métaux rares vers la transition énergétique et numérique.

Philippe de Abreu

1Selon l’auteur, l’ère du pétrole avec l’hégémonie américaine a succédé à celle du charbon avec la domination de l’Angleterre. Nous entrons aujourd’hui dans le siècle chinois.

2 L’envoi d’un mail avec une pièce jointe utilise autant d’énergie électrique qu’une ampoule à basse consommation de forte puissance. Ou le paradoxe de la dématérialisation et son impact physique plus important.

3 L’empire du Milieu renferme environ 40% des réserves mondiales de métaux rares (les mines de Baotou) et 95% des terres rares.

4 Chapitre 8 : « L’hégémonie chinoise sur les métaux rares pourrait continuer de s’accroitre, à mesure que la part des énergies renouvelables augmente dans nos mix énergétiques. À moins que la France ne s’engage pour de bon dans la bataille des mines. »

5 Tribune de Didier Julienne du 20/11/2019, expert en négoce et matières premières https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/11/21/il-faut-renverser-l-infox-des-metaux-rares_6019966_3232.html. Il remet en cause le concept même de la rareté de ces métaux en soutenant que c’est un argument de politicien populiste.

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